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Des solutions pour la planète

Rodney Jackson danse avec les léopards des neiges

Le biologiste mondialement connu se consacre entièrement à la sauvegarde de ces rares félins dont le territoire recouvre 12 pays. L’œuvre d’une vie qui conjugue découvertes scientifiques et coopération avec les peuples des montagnes.

Par Françoise Blind Kempinski
Publié en mars 2021Temps de lecture : 2 min 58 s

À 77 ans, Rodney Jackson se souvient que son père, ingénieur électrique responsable de l’alimentation du barrage hydroélectrique de Kariba, alors en construction au Zimbabwe (à l’époque la Rhodésie), ne voulait pas qu’il devienne biologiste. Non, il aurait dû suivre les traces du chef de famille. Mais, rien ne résiste à une vocation et surtout à un profond amour de la nature. Alors, l’enfant sage qui adore pister les animaux dans la brousse africaine au milieu de laquelle il vit, en Afrique du sud, va suivre obstinément sa voie. En 1966, il part étudier la zoologie et la botanique à l’Université de Londres. Acharné à vouloir travailler sous la direction d’Aldo Starker Leopold, professeur de zoologie à Berkeley, en Californie, il réussit à être admis dans son programme de master. Bien plus tard, il passera son Phd à l’Université de Londres. En attendant, les années 1970 vont être prolixes pour le biologiste en devenir. Outre l’obtention de son diplôme, il rencontre Dana Hillard, une jeune femme qui veut s’investir dans la cause environnementale. Le destin du couple deviendra indissociable de celui du léopard des neiges.

Alors que Rodney Jacskon s’apprête à retourner en Afrique, en 1976, il tombe sur un numéro de National Geographic dédié à cet animal mythique et décide de se rendre au Népal, accueilli par l’un de ses amis conservateur, pour partir à la recherche photographique du félin. Lors de ce premier voyage, il en verra beaucoup de traces, mais pas le léopard lui‑même, en tout cas pas vivant. Évoluant sur un territoire réunissant douze pays (Afghanistan, Pakistan, Inde, Chine, Népal, Bhoutan, Mongolie, Russie, Kyrgyzstan, Kazakhstan, Tajikistan et Ouzbékistan), particulièrement furtif, il n’est jamais aisé pour quiconque de l’apercevoir. D’ailleurs, en quarante ans de vie consacrée à la bête et à raison d’au moins un voyage par an dans ces contrées reculées, Rodney Jackson peut se targuer d’avoir croisé son chemin seulement une cinquantaine de fois.

Ce voyage m’a montré ce que je devais faire.Rodney Jackson

Les léopards des neiges sont localisés dans des régions montagneuses inhospitalières qui recouvrent pas moins de 12 pays.

Une vision bouleversante

Embarqué dans cette première aventure au Népal, il participe à une chasse d’hiver au cours de laquelle les villageois traquent une certaine espèce de daim dont les glandes produisent une huile si précieuse que sa vente leur permet de vivre toute une année. Mais ce qu’il découvre, c’est le cadavre d’un léopard des neiges tué par une lance empoisonnée : une vision bouleversante qui a scellé le destin de Rodney Jackson. « Ce voyage m’a montré ce que je devais faire », commente‑t‑il. Le biologiste décide alors de dédier sa vie à la connaissance et à la protection de cette magnifique espèce, dont l’existence est menacée par les hommes. Un engagement qui dure depuis plus de quatre décennies. Il commencera par envoyer son sherpa retrouver le chasseur fautif, et lui acheter la peau pour 70 dollars. De retour à Katmandou, il brandira la fourrure sous le nez des autorités locales pour prouver que l’animal est braconné malgré les interdictions internationales et produira un papier sur le sujet dans Oryx, une revue académique de l’université de Cambridge.

En 1981, Rodney Jackson nourrit un projet d’envergure pour étudier scientifiquement les léopards des neiges en leur fixant un collier émetteur autour du cou. Beaucoup de ses confrères le découragent au prétexte que le Dr George Schaller, considéré comme l’un des plus importants biologistes du monde animalier, a échoué dans une tentative similaire au Pakistan en 1973‑1975. Mais ce dernier l’encourage. Et, financé par le Prix Rolex qui le distingue la même année, sponsorisé par la National Geographic Society, Rodney Jackson, accompagné de son épouse Dana Hillard, réussit sa mission, collectant un nombre impressionnant et inédit de données. Il pose ainsi les premiers jalons qui permettront d’acquérir une meilleure connaissance de cet insaisissable félin. « Mon étude sur le radiorepérage au Népal a été la première et est restée une étude fondamentale pendant près de vingt ans, jusqu’à l’avènement des colliers satellitaires », se félicite le biologiste.

Une reconnaissance scientifique internationale

Conforté dans ses convictions, lancé médiatiquement, soutenu par de prestigieux sponsors, Rodney Jackson va, au fil des années, devenir le spécialiste mondial incontesté du léopard des neiges. Cette focalisation s’est r��vélée un terreau professionnel novateur. En collaboration avec le Dr Jan Janecka, un généticien, il publie des articles scientifiques dans des revues prestigieuses qui dévoilent des connaissances sur la génétique de l’animal, son régime alimentaire, ses capacités d’adaptation à son environnement… et même l’existence de sous‑espèces. Par quatre fois, entre 2008 et 2018, Rodney Jackson a été finaliste du Indianapolis Prize, un prix illustre remis une fois tous les deux ans par le zoo d’Indianapolis à des personnes pour des « contributions extraordinaires aux efforts de conservation » touchant une ou plusieurs espèces animales. Mais, en compétition avec d’autres scientifiques renommés, il n’a jamais été le grand gagnant du prix doté de 250 000 dollars… Un regret perceptible. Même si sa spécialisation est avant tout l’expression d’une fascination : « Compte tenu de leur rareté, de leur incroyable insaisissabilité et de leur habitat montagneux accidenté, il faut être totalement dévoué et passionné à la cause. C’est comme étudier un fantôme, même aujourd’hui avec tous les outils modernes comme les pièges à caméra, les drones et les appareils d’intelligence artificielle ! » reconnaît Rodney Jackson.

En 2000, le biologiste et son épouse créent l’ONG Snow Leopard Conservancy (SLC), basée à Sonoma (Californie), leur lieu de résidence. Après toutes ces années à arpenter les zones difficilement accessibles qui sont le terrain de chasse du léopard des neiges, le couple connaît bien les communautés rurales qui les occupent, leurs préoccupations et les meilleurs moyens de réconcilier les hommes et les animaux. Car la principale cause de mortalité du léopard tient à son appétit féroce pour le bétail. Quand le grand bharal, encore appelé mouton bleu, se fait rare sur les hauts plateaux montagneux, le léopard chasse dans les villages, ce qui peut générer d’importants dégâts pour les habitants. Une étude réalisée au Népal a évalué la perte moyenne de l’ordre de deux têtes de bétail (majoritairement des yaks) par an et par ménage. Soit un manque à gagner de 50 à 300 dollars pour des gens dont le revenu annuel par tête oscille entre 250 et 400 dollars.

Notre tâche consiste à aider les communautés locales à maintenir la déprédation du bétail par les léopards des neiges à un niveau gérable tout en augmentant les revenus et en renforçant la gestion des écosystèmes montagnards.Rodney Jackson

Une plus grande valeur vivant que mort

« Notre tâche consiste à aider les communautés locales à maintenir la déprédation du bétail par les léopards des neiges à un niveau gérable tout en augmentant les revenus et en renforçant la gestion des écosystèmes montagnards », explique le biologiste. Aujourd’hui, l’ONG et ses six employés travaillent activement en partenariat avec des communautés locales au Pakistan, au Népal, au Tadjikistan, en Mongolie, en Russie et en Inde. Construction de corrals pour mettre le bétail à l’abri des prédateurs, assurance en cas d’attaques de troupeaux, séjours touristiques chez l’habitant et treks photographiques pour tenter d’apercevoir l’animal et, bien sûr, formation de moniteurs et sensibilisation des populations via notamment l’éducation (16 000 élèves concernés), tout est mis en œuvre pour que les éleveurs d’Asie considèrent que le léopard des neiges a une plus grande valeur vivant que mort. Jusqu’à environ 2011, Rodney Jackson a passé entre trois et cinq mois par an dans ces contrées, travaillant sur le terrain. Devant la difficulté grandissante d’obtenir des autorisations de passage, il s’est peu à peu redéployé vers le mentoring pour organiser un passage de relais aux locaux. « Favoriser une conservation “bottom up” plutôt que “top down” est une solution de long terme », affirme le fondateur de SLC. Mais la tâche est toujours aussi urgente et difficile.

En 2013, les douze pays concernés ont signé un texte commun reconnaissant que « le léopard des neiges est un symbole irremplaçable du patrimoine naturel et culturel de nos nations et un indicateur de la santé et de la durabilité des écosystèmes de montagne », s’engageant ainsi à le protéger ainsi que « ses fragiles habitats ». Mais « la difficulté est de connecter les acteurs locaux et ces gouvernements, et de concilier des visions de la conservation très différentes, de la connaissance ancestrale aux approches économiques et scientifiques actuelles » modère le président de SLC. Il faut aussi compter avec le caractère sacré de l’animal dans certains de ces pays, incarnation des traditions et légendes. « Dans certaines provinces de l’ex‑URSS, le léopard est une espèce totem : le tuer est réputé plonger les familles concernées dans le malheur », narre le biologiste.

Celui‑ci a beaucoup œuvré pour que l’animal acquière le statut de « vulnérable » sur la liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature en 2017. Il resterait entre 4000 et 7000 individus dispersés sur une zone immense et multi‑frontières. La femelle donne naissance une fois par an à deux ou trois petits qui deviendront indépendants seulement entre 18 et 22 mois. Outre la vengeance des éleveurs, ils sont également menacés par le braconnage, l’exploitation minière et le développement invasif des activités humaines sur leur territoire.

Via la Snow Leopard Conservancy, Rodney Jackson apporte donc solutions techniques et argent à des personnes physiques ou morales jugées dignes de confiance pour agir sur le terrain et qu’il connaît déjà, pour mettre en place des programmes de conservation. Huit pays sont concernés avec, souvent, d’importantes difficultés d’ordre politique à surmonter. « En Russie, par exemple, détaille‑t‑il, nous ne pouvons pas, en ce moment, transférer d’argent à nos relais car ils seraient alors considérés comme des agents d’un gouvernement étranger. Au Népal, il y a beaucoup de bureaucratie et une nouvelle constitution décentralisant les pouvoirs au niveau régional vient d’être mise en place. En Chine, la suspicion envers les ONG étrangères, ou même chinoises, est considérable. Il leur est donc aussi difficile de recevoir des fonds de la part d’organisations étrangères, à l’exception peut‑être des Nations unies. Mais les Chinois sont très ouverts aux programmes de recherche. Et donc, nous travaillons des relais via les universités pour étudier le léopard des neiges, notamment sa génétique. » Décidément, Rodney Jackson, imperturbable, poursuit son sacerdoce en défendant une certaine idée de l’harmonie sur Terre.

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